« Eh bien, je… je ne sais pas quoi dire… merci. »

Je saisis le carnet à l’étrange couverture, imitation vieux grimoire, et embrassai ma sÅ“ur pour son cadeau inattendu. C’était très significatif d’elle, la dessinatrice hors pair de la famille.

« Comme ça, tu pourras t’entraîner à dessiner, me dit-elle avec un clin-d’Å“il complice. Tu verras, ça devient vite une addiction ! »

Le lendemain, à mon réveil, la pluie déchaînée battait tellement les volets de ma chambre que je n’osai pas les ouvrir. Zut ! Je n’allais pas pouvoir me rendre chez mon amie comme prévu ! Ne sachant comment m’occuper autrement, je m’assis sur la chaise devant mon bureau avec un soupir las, passant la main dans mes cheveux décoiffés. C’est alors que me vint une idée. Je plongeai ma main dans le tiroir et en sortis le carnet à dessin. Je l’ouvris à la première page, saisis un crayon et me mis à griffonner… un papillon. Que voulez-vous, quand on ne sait pas dessiner, on fait avec les moyens du bord… Je terminai les motifs sortant tout droit de mon imagination sur les ailes du lépidoptère quand un tintement de clochette résonna. Je me retournai, surprise, mais ne vis rien. Je levai les yeux au ciel, encore mon imagination !

Faisant volte-face pour retourner à mon activité, je fus étonnée de sentir un léger frottement sur mon nez. J’ouvris grand les yeux pour découvrir, cachant ma vue, deux petites taches bleutées parsemées  de dessins compliqués et farfelus. AaaaatCHOUM ! J’éternuai soudainement, et ma chaise roula en arrière sur une petite distance pour finir sa course contre mon lit. Me frottant le nez avec énergie, je relevai la tête et vis un papillon voleter autour de moi. Le papillon que j’avais dessiné.

N’en croyant pas mes yeux, je courus vers mon bureau et regardai la page de mon carnet. Elle était parfaitement vierge, comme si je n’avais rien fait. Le papillon vint se poser sur ma main et me regarda avec des yeux colériques. Ben quoi ? Je ne l’avais pas trop mal réussi pourtant ! Je le touchai doucement, les yeux agrandis par la surprise. Amusée, je m’assis de nouveau et me mis à dessiner une fleur. Oui, toujours le même niveau, me direz-vous. De nouveau, le tintement résonna, les couleurs s’avivèrent et la fleur apparut sur la page, qui se couvrit de poussière dorée. Le papillon virevolta vers ma création et se mit à la déguster, quand la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement. Mon petit frère de huit ans entra précipitamment, un journal coloré à la main :

« ROOAR, GROG TOUT CASSER ! rugit-il en me tendant le nouveau numéro de Chaudron Magique.

– Mais oui, allez va faire Grog plus loin mon ange, je suis occupée.

– Tu dessines quoi ? Grog ?

– Non, ce sont des fleurs… Ça se voit pas ? Me lamentai-je en frottant le crayon contre ma tempe.

– Je veux dessiner Grog !

– Ce n’est pas le moment ! dis-je en me levant pour le pousser hors de la pièce. Allez, va jouer dans ta chambre !

– Et j’ai soif ! Grog boit beaucoup, lui aussi.

– Bon… Je vais te chercher de l’eau, mais tu restes ici, tu m’attends et surtout, tu ne touches à rien !

– Oui, Chef ! » cria-t-il en se mettant au garde-à-vous.

Je levai un sourcil amusé, puis courus vers les escaliers, que je dévalai quatre à quatre. Arrivée dans la cuisine, j’ouvris le placard, sortis un verre et le remplis d’eau en sifflotant. J’en profitai pour saisir un bout de pain que j’engloutis rapidement, et remontai.

Je franchissais l’avant-dernière marche quand j’entendis un grondement sourd. Horrifiée, je m’immobilisai. Un choc retentit alors, puissant et effrayant. Et le grognement qui le suivit hérissa les poils de ma nuque. La porte de ma chambre s’ouvrit violemment et mon frère en sortit, un crayon à la main.

« Qu’est-ce-que tu as fait encore ?! hurlai-je. Qu’est-ce-que tu as dessiné ?!

– Heu… balbutia mon frère avec un sourire. Grog tout casser ! »